Tokyo : Milles visage, milles silences

14/11/2022
Famille japonaises habillée en kimono à Tokyo - Japon.

J'ai tout de suite aimé Tokyo.

Un mélange de mondes, d'époques et de couches empilées sans logique apparente. J'ai abordé à pas lents, surtout par les quartiers d'Asakusa et Ueno, où l'on marche dans des ruelles bordées de petites maisons en bois et boutiques anciennes. Là, les odeurs de café flottent entre les façades basses et les chats dorment sur les rebords de fenêtres.

Puis viennent les autres visages : quartiers ultramodernes comme Shibuya (dont son célèbre carrefour est traversé par jusqu'à trois mille personnes dans cinq directions par jour), où l'architecture s'élance, la technologie est partout. Ici, tout est codifié, efficace, réglé à la minute.

Un matin, dans un centre commercial, j'attendais à la caisse. Soudain, les employés ont demandé calmement aux clients de vider leur panier et de le mettre sur la tête : une procédure normale, m'a-t-on dit, en cas de tremblement de terre. Personne n'a paniqué. Au contraire, tout le monde a obéi mécaniquement.

Cet épisode, à la fois banale et révélateur, raisonne avec les thèmes de résilience silencieuse présents chez Murakami, Yoshimoto ou Kawaguchi. Un épisode profondément japonais, une façon d'intégrer la catastrophe dans le quotidien sans s'y soumettre et où même la peur est encadrée.

Par ailleurs, au cœur de cette ville géante, le sacré affleure sans s'imposer. En me promenant entre Shibuya et Harajuku, quartiers où l'on croise de cheveux roses, des écrans géants et des vitrines saturées de son et images, je découvre Meiji Jungu, un sanctuaire shinto caché dans un jardin paisible. 

Je rentre et soudain, le silence. Là, tout invite à se recentrer, à marquer une pause avant de replonger dans le flux. C'est un sas spirituel, ouvert à tous, sans dogme ni bruit. Dans ces lieux, le spirituel et les superstitieux se croisent sans se contredire. On attache des vœux sur des branches, on tire un petit papier pour connaitre sa chance, on se purifie les mains avec l'eau claire d'un bassin.

Comme dans les livres que j'avais lu, où l'au-delà affleure aussi, où les frontières sont floues entre les vivants et les morts, entre le réel et ce qu'on sent sans pouvoir le nommer. C'est peut-être ce que j'ai ressenti au plus fort dans ce voyage.

Café japonais à Tokyo - Japon

Une autre parenthèse pleine de zénitude au sein de tentacules de Tokyo a été le Neko Café de Shinjuku (Cat Café Mocha)Un après midi, un peu fatiguée de la foule et du bruit, je suis entrée dans un café chat 🐈; comme en rentrant dans un sanctuaire, je me suis déchaussée, je me suis lavé les mains et j'ai ralenti.

Les chats dormaient sur des coussins, grimpaient sur des étagères, venaient s'installer si on le méritait. Dans ce lieu suspendu, entre le dehors ultra connecté et les habitants à quatre pattes complètement hors réseau, il y a une forme de paix. 

Cela m'a rappelé Chat sur ordonnance, ce petit roman tendre où les chats deviennent compagnons de soin, ponts silencieux entre solitude et apaisement.

Rue de Tokyo - Japon

Et puis, il y a eu ce vendredi soir, dans un bar à saké de Asakusa. Une porte discrète, une lumière chaude, des clients en costards sortant du bureau. Les verres se remplissaient vite et peu à peu les sourires sont devenus plus francs. 

Je regardais discrètement, avec un petit verre de saké fruité. J'observais cette décompression millimétrée, ce relâchement autorisé, ritualisé. 

En quittant le bar, je suis restée un moment dehors, sous une enseigne lumineuse qui grésillait doucement. Je me suis dit qu'il y avait quelque chose de profondément beau dans la manière dont Tokyo organise son quotidien, mais aussi quelque chose d'étouffant: une pression sociale invisible mais constante. 

J'ai senti une société où on se contient, on s'efface, on se corrige en permanence. J'ai pensé à Natsuo Kirino dans son livre Out qui décrit ces failles, cette pression sourde. Out m'a accompagnée comme un contrechamp nécessaire, une autre vérité plus rugueuse mais indispensable pour comprendre la complexité du Japon contemporain.

Et ce petit récit sur Tokyo ne pouvait pas ne pas inclure la nourriture. Elle fait bien partie du paysage, des émotions, des souvenirs les plus ancrés. Un soir, en rentrant vers mon ryokan (auberge traditionnel), par les ruelles tranquilles d'Asakusa, j'ai découvert par hasard un petit restaurant qui ne figurait dans aucun guide : Asakusa Gyukatsu

Devant, une file longue de locaux et de quelques touristes sud-coréens patientait calmement. C'est toujours bon signe : quand les gens du coin attendent avec cette régularité tranquille, je sais que je veux gouter ! Alors j'ai attendu aussi – trente minutes de curiosité. 

Restaurant de gyozas à Tokyo - Japon

En bas, la salle était minuscule. Un comptoir en bois, quelques tabourets et le chef qui cuisinait à la vue de tous ; un vrai ballet des mains et de vapeur. 

On m'a tendu une fiche expliquant le rituel du Katsu : cuire soi-même le porc pané sur une pierre chaude, choisir les sauces, savourer dans un ordre précis. C'était presque une cérémonie, mais joyeuse

Plat typique japonais dans un restaurant à Tokyo - Japon

J'ai mangé lentement, en silence, entourée d'inconnus heureux. Et j'ai pensé à Banana Yoshimoto, à ses héroïnes qui cuisinent pour tenir debout, à ses récits où le repas devient un soin, une manière douce de rester vivant quand on ne sait plus trop comment tenir. 

Ce soir-là, j'étais nourrie. Vraiment nourrie.

Après 4 jours, Tokyo m'a laissée comme elle m'avait accueillie : un peu décalée, un peu fascinée, mais surtout pleine de silences à apprivoiser. Tokyo ne se donne pas. Elle se dévoile par couches.

Carnet de voyages

Après Naoshima, j'ai pris le ferry pour rejoindre Takamatsu, capitale du Shikoku. Cette île, moins connue des touristes, est célèbre pour son pèlerinage des 88 temples, une sorte de Compostelle japonais, qui traverse montagnes et villages.

Après Hiroshima, j'ai pris le train jusqu'à Uno, puis un ferry vers Naoshima, petite île posée dans la mer intérieure de Seto. À peine 4 000 habitants. Aujourd'hui connue comme un musée à ciel ouvert, elle fut autrefois une île industrielle, dominée par une raffinerie de cuivre. Une histoire lourde, transformée avec le temps en écrin...

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